Pouquoi je ne peux pas écrire cette histoire
Par exemple, vous avez froid. Vous traversez une rue étroite sous la pluie. Vous vous dites que vous n’auriez jamais dû sortir par un temps pareil. Votre pied s’enfonce dans une flaque d’eau. Vous portez des lunettes et votre vision est embrouillée. Oui, vous, qui êtes là en train de lire. Vos vêtements sont trempés. Vous grelottez. Votre journée n’était pas géniale. Les façades sont déformées par la pluie. Vous travaillez peut-être dans une maison d’édition ou vous êtes critique littéraire. Vous cherchez les liens invisibles qui vous rattachent à ce récit. Qu’est-ce que vous faites en effet dans cette histoire, et pourquoi vous vous promenez dans cette rue obscure ?
Les détails s’accumulent. Il y a des coups de klaxon et l’odeur du monoxyde de carbone, de détritus et de vieux souvenirs. Toutes ces personnes dans votre mémoire qui ont parfois la rigidité des statues. Qui font les sentinelles au coin d’une rue dans une grosse Renault Talisman noire. Un chat passe en miaulant pour se réfugier sous un porche. Quelqu’un a jeté aux vidanges une imitation de fauteuil Louis XVI brisé. Vous vous demandez un court instant s’il ne pourrait pas être recyclé. Il est tout de même en acajou, avec deux jolis pieds cannelés intacts. Une fenêtre s’ouvre. Un homme chauve en robe de chambre sort la tête pour fumer. Il vous a aperçu et a un sourire béat. Qu’est-ce qu’il vous veut ? Il pointe du doigt dans la direction d’un lampadaire.
Un lapin géant est là sous le jet de lumière. Il vient peut-être d’une fête d’enfant. Un de ces types paumés qui travaille pour une agence et qui s’en retourne chez lui manger des carottes. Il a dû faire peur aux enfants. On l’a viré dans la rue comme un bandit. Il ressemble à Bugs Bunny mais il est rose et blanc sale. Il a cet air éternel des choses abandonnées. Il esquisse quelques mouvements de danse. Vous avez l’impression de deviner un sourire dans ses yeux et sa bouche crispée de mascotte.
Vous n’avez pas le choix, vous ne pouvez changer de direction. Vous vous dirigez vers le lampadaire. Vous remontez le col de votre manteau et baissez votre chapeau sur vos yeux pour indiquer que vous n’avez rien à faire dans cette comédie. Ce lapin a le droit de s’amuser sous la pluie. Vous voulez uniquement rentrer chez vous. En passant près de lui, le lapin marmonne un mot incompréhensible. Il le redit une autre fois. Ce mot, c’est votre prénom. Vous vous dites : tiens c’est quelqu’un que je connais. Est-ce que ça peut être Tommasso ? Vous vous retournez et soulevez votre chapeau pour mieux voir. Le lapin sort un révolver. Pas de chance, l’histoire est terminée avant de commencer.